Un artiste, une création. (Par Héléna Sko, productrice et réalisatrice de cinéma)

En compagnie de certains artistes, un silence particulier s’installe.
Il n’est ni gênant, ni étonnant. On sent juste qu’on se trouve à l’extérieur de leur travail et que ce qui vit sur la toile ne se situe pas en dehors.
Rencontre avec Benoit lors d’un dîner entre amis, et je remarque comment les moments calmes se confondent avec ce silence.

Le lendemain, en découvrant son site, et les œuvres qu’il y présente, je regrette de ne pas avoir vu ses tableaux avant la rencontre.
En observant ses créations, mon impression est confirmée. Une fois qu’ils ont livré dans le tableau leur travail, les artistes n’ont certainement plus grand chose d’important à ajouter dans la vie ordinaire.
Il me semble que lorsque le travail artistique est authentique, c’est un morceau du monde dans toute sa complexité qui se trouve là. Le reste, autour, nos commentaires ou jugements apparaissent forcément neutres, voir secondaires, superflus, pour ne pas dire pâles et inutiles. Le silence juste peut donc advenir.

Est-ce dire qu’un tableau va au-delà de ce que des mots ou nos réflexions peuvent exprimer?
Certainement, aurais- je envie de répondre. Alors comment parler de ce qui « s’ existe » sur la toile ? Du fragment de vie qui émerge et qui, comme Art, est la fusion de l’humain avec l’unité de notre univers régnant ?
Je veux dire du corps dans le vide. Du matériel dans l’immatériel? Du fragment perçu dans l’éternité insaisissable?
Bref, parler du travail d’un artiste renvoie à une toute autre aventure.

Sur le site et dans la section Galerie, une série de toiles intitulées « les Lagomorphes », une dizaines de tableaux qui me donnent envie de prendre une grande respiration, de sourire d’apaisement devant un travail vrai, précis, vivant.
Oui, ça parle de notre condition et les toiles me parlent tout de suite ce langage complexe.

À mon sens, un tableau d’Art est émouvant lorsqu’il est cette tête d’épingle au croisement des dimensions dont nous, humains sommes dépendants. Et certainement liés.
Le travail que je vois ici est représentatif de notre vécu. L’abstraction y ajoutant sa part de profondeur.
Les figures pouvant être reconnaissables, si on veut, deviennent des points d’ancrage pour l’exploration d’une autre dimension, celle ou celles illimitées qui nous entourent ou nous portent.
Exploration de notre condition humaine dont l’aspect spirituel, le « quelque chose» qui nous dépasse et qui passe, depuis la nuit des temps d’ailleurs, s’incarne par l’expression artistique.
Et comment est-il possible d’en parler sans réduire, sans altérer ce qui est, et ce qui est exprimé ?

Je me propose alors une méthode simple, une petite fenêtre ouverte sur son travail, en décrivant juste ce que je vois, ce qu’il a peint. Et cela faisant, peut-être arriverais-je à évacuer, moi aussi ce que je crois. Car croire n’est pas voir.
Voir c’est entrer dans les détails.
Les détails du monde rendent celui-ci puissant, vivant.
Et lorsqu' une œuvre est vivante, c’est elle qui vient vers nous.


                                                                                                           
       
                                                                                                              

                                                 Les Lagomorphes, (Série complète,de I à XI)

 

 

Dans des espaces verticaux ou horizontaux clairs, ouvrant sur un hors champ, des silhouettes sombres ressemblant à des lapins en pleine course (pattes regroupées après une extension) sont saisies comme par des instantanés photographiques.

Une ombre portée et légèrement moins sombre entoure les silhouettes ( Lagomorphes I) , sorte de tâche enveloppante tout d’abord comme une aura, puis se transformant sur les suivantes en traces s'interpénétrant dans l’espace vertical 2D global ( coulures Lagomorphes III et IV ) . Les silhouettes semblent se retrouver entre leur ombre et l’espace. Leur ombre se portant sur eux et non en dessous à partir d’eux. On peut y interpréter sensoriellement comme un ralentissement de l’objet représenté. L’objet graphique en question faisant écho à une surface saisie entre deux niveaux.

Dans les Lagomorphes V, VI et VII l’ombre et la trace acquièrent leur propre autonomie et coïncident en superposition, comme par hasard, avec les silhouettes inférieures. Les silhouettes elles-mêmes sont représentées dans des positions plus dynamiques. Les tâches de chacunes d'elles ayant pénétré et faisant partie intégrante de l’organisme vivant. L’espace clair lui-même, entourant l’objet représenté acquiert par cette tâche dynamique une énergie. L’objet en pleine course est alors immergé dans l’espace.

La répétition du sujet, dans des poses à peine différentes, six fois par exemple (Lagomorphes V,VI et VII ) multiplie la saisie du temps suspendu et occupé. Espace, mouvement, temps. Nos dimensions invisibles qui nous portent dans nos actions et déplacements. Cette représentation pourrait-elle nous interroger sur ce qui reste d’immuable dans le temps qui passe? Et ce temps qui passe ne serait-il qu'une illusion d’optique?

Dans les Lagomorphes IX X c’est l’espace autour de deux silhouettes l’une au dessus de l’autre, qui devient matière, et interpénètre ses sujets,.

Donnant une impression, pour celle du haut, d’une disparition progressive fondue sur une ligne horizontale la traversant.

Une profondeur de champ dans l’objet matière apparaît avec cette ligne équivalant à un horizon. jonction entre la matière, le mouvement et l’empreinte. Dans cette disparition représentée, une persistance visuelle de la partie supérieure de la silhouette du haut, évoque une trace, une empreinte purement lumineuse. La transparence de cette partie supérieure, floue, contraste avec la silhouette du bas, aux contours bien nets, au corps matérialisé. La matière efface à son tour l’unique silhouette. Tâches et décolorations, mélanges de teinte confèrent à l’animal un pelage de textures mixtes et colorées.

La ligne horizontale passant dans la silhouette du haut se retrouve en parallèle sur le bas du tableau. Comme un sol, une terre solide au-dessus de laquelle le Lagomorphe semble propulsé en l’air en pleine vitesse.

Il est le Lagomorphe jusque-là le plus matérialisé, du fait de ses pattes regroupées sous lui, il semble une boule de densité saisi dans son vol.

Poids et légèreté . Thèmes repris sur le Lagomorphe du dessus, dont le corps est séparé en deux espaces, l’un diaphane entremêlé à une opacité variable. Opacité et transparence interpénétrées. Avec en prime des coulures, sorte de fissures ascendantes vers l’espace entourant le sujet.

 

 

 

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