Avant-propos

               

Lorsque Marie-Annick Di Costanzo nous proposa comme réflexion de travail le thème de «l'empreinte de l'âme», ce fut le moment propice pour moi de lui présenter une série d'écrits poétiques que j'avais commencé à composer à la fin de l'été 2009.  Suite à mon retour dans une région où j'avais vécu près de dix ans, que j'avais quittée par la suite et où je n'avais pas remis les pieds depuis autant d'années.  Il s'agissait principalement de retrouver les lieux rattachés à une adolescence liée au déracinement qui avait suivi notre départ de Belgique, à toute ma famille et moi en juin 1978, pour une région que l'on appelle la Montérégie, au sud-est du Québec et principalement celle de la petite ville de Huntingdon située à quelques kilomètres de la frontière américaine de l’État de New York.
                                                                                             
    
                                                         Exposition L'Empreinte de l'âme, Centre culturel Andre Malraux, Agen 2018
                                                                                           
 
                                                                                                       *
 
 
                                                                    
 
Arthur Pigeon
 
 
 


Dire qu’elle existe toujours cette école, et qu’un lieu n’existe pas moins lorsqu’on le quitte, pas plus qu’il ne disparaît lorsqu’on le retrouve. Les jeunes filles et les jeunes garçons qui flottent dans la lumière poussiéreuse de l’été, les couloirs que prolongent invariablement d’autres couloirs et d’autres encore et qui finissent par former un incurable carré, qu’en dis-tu? Cela existe toujours. Un chien, couvert de petites plaques roses, erre dans le square à travers les papiers gommés et autres déchets jonchant le sol, - voilà ce qui forme encore, te dis-tu, un autre petit carré vert. Lorsque tu passes en revue ces murs écaillés, jamais repeints, imaginant d’ailleurs que dans quelques heures, ils ne feront plus dans tes yeux que de petites configurations, de petits dessins silencieux, ton regard se porte alors à l’horizon, vers les paysages qui veulent monter ou descendre. Tu ne peux suivre celui qui vient de traverser la route et de plonger dans le sol, tu reviens au chien rose et crois-tu, à l’essentiel de l’action. Quelque chose te bouscule encore et c’est quelque chose de vivant, tu dévies en retardant une dernière fois ce que tu sais inévitable: l’effacement des parties extérieures, l’âge du ciel, la tombée de la nuit plus profonde que tout le reste, - et tu cherches.
Encore aujourd’hui, il te paraît difficile d’admettre que chaque extrémité de cette route ait pu réunir deux mondes, et qu’à la parcourir à nouveau un jour, une heure, une seconde de ton existence, relié à la mort par un petit canal comme ces millions de petits canaux reliant les souvenirs à ton cerveau, un agréable sentiment t’envahisse. Plus tard, lorsque tu te serais éloigné, quelque chose alors tomberait sous le sens: on pleure les lieux que l’on a aimés et perdus, mais à la vue de ceux qui furent le théâtre de nos plus amers souvenirs, une espèce de bonheur s’empare de nous, convaincus que l’on n’y remettra plus jamais les pieds.
 

                                                                                                                                                        

                                                                                                                                          Cahiers d'Huntingdon, extrait 

 

 

   

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